Laura Kasischke : « J’aime me perdre dans l’écriture »

©Jean-Luc Bertini, pour la Fête du Livre de Bron.
D’une grande simplicité, Laura Kasischke aime partager sa vision de l’existence. Une poésie de la vie que l’auteure américaine construit au fil de son évolution intime. Voici un recueil qui nous permet de plonger pleinement dans ses sentiments personnels et universels.

par Kerenn Elkaïm.

Elle a les yeux d’un bleu capable d’alpaguer n’importe quel interlocuteur. Un regard d’enfant – tantôt jovial, tantôt sombre – qui scrute le monde avec une acuité étonnante, une sensibilité impitoyable qui trouve racine dans une enfance perturbante. Cette lignée n’a cessé d’inspirer sa plume, virevoltant d’un genre à l’autre. Sa fiction (“A moi pour toujours”, “Les revenants”, “Esprit d’hiver”) l’a rendue mondialement célèbre, mais Laura Kasischke est avant tout poète. Ses vers traversent les années avec une fidélité sans faille, tant ils collent à son ADN et à la force de son écriture. Les voici regroupés dans une “Anthologie personnelle”, appelée “Où sont-ils maintenant ?” (éd. Gallimard). La famille, l’amour, le deuil, les peurs ou les bonheurs du quotidien prennent forme dans ces lignes vibrantes. Une envie de raconter tout simplement la vie. 

L’un des vos poèmes évoque « des miroirs, encore des miroirs » ? Vos écrits sont-ils le miroir de votre âme ?
Non, même si j’écris souvent à la première personne, il ne s’agit pas tant de moi que de mon inconscient. L’écriture traduit ma vie ou mes rêves, elle ne ressemble en rien à une quête de vérité. Ce processus spontané fonctionne par association libre, alors vous pouvez expliquer mes poèmes mieux que moi (rires). On peut les écrire en portant des masques sociaux ou psychologiques, mais je me sens plutôt nue en prenant le stylo. Mes écrits se composent juste de moi, de mon stylo et d’une page blanche. J’aime me perdre dans l’écriture, qui me surprend quelquefois. Composer des poèmes me permet d’avoir accès à une autre part de moi. 

Laquelle ?
Enfant, j’aimais déjà lire des romans. Je me revois m’ennuyant profondément un été, alors je me suis mise à en écrire un. La poésie est liée à ma personnalité sensible, anxieuse, émotive. N’ayant jamais consulté de psychologue, j’y exprime mes sentiments, tout en ayant l’impression de maîtriser et de transformer mes expériences. J’aime les poser quelque part, en essayant de donner une forme au deuil, à la maladie, la maternité, la vieillesse ou d’autres métamorphoses. 

Vous écrivez que « nous avions un jour été des enfants, pleins de futurs et que nous ne l’étions plus à présent. » Quelle enfant étiez-vous ?
Enfant unique, j’étais la fille d’un couple qui ne pensait pas enfanter. Ma famille n’était guère abusive, mais elle semblait très atypique. Parmi les figures clé, il y avait ma mère et ma grand-mère qui étaient d’une grande complexité. Elles ont contribué à un chemin d’anxiété qui a déterminé toute ma vie, tant elles m’ont transmis leurs angoisses, leur superstition, leur morbidité et leur goût des fantômes. On me surnommait “petite grand-mère” car étant toujours inquiète, je me sentais responsable des autres. Je me suis mise à lire et à écrire très jeune car, c’était mon seul refuge. Cela s’est poursuivi tout au long de ma vie, si ce n’est au cours du confinement, où j’étais complètement bloquée.

©Jean-Luc Bertini, pour la Fête du Livre de Bron.

Elle suit aussi l’enfant et la femme que vous êtes devenue. Qu’est-ce que la maternité a modifié en vous ?
C’est la meilleure chose qui me soit arrivée, sinon je serais restée une enfant toute ma vie (rires) ! J’avais 32 ans à la naissance de mon fils, avant cela j’étais inconsciente et irresponsable. Les premières semaines, après son arrivée, je me suis sentie grandir. 

L’amour inonde souvent ces pages. Pourquoi ce sentiment paradoxal « risque-t-il de nous affaiblir » ?
Parce qu’il est impossible de l’éviter, or sans amour, la vie serait terrible. Certains croient à l’amour absolu, mais il me semble insoutenable. Il nous rend certes vulnérables, or il est indispensable de s’attacher aux êtres. Je le suis également à la vie, ainsi je rêverais d’être immortelle sur cette terre. La mort ne sera pas la fin, juste un au-revoir. Vieillir ne me fait pas peur, au contraire, quelle chance. Tant de gens sont morts jeunes, alors qu’ils auraient préféré avoir des rides. C’est juste bizarre de changer à ce point… On s’incarne autrement, en devenant plusieurs personnes, tout en restant la même au fond de soi. 

Qu’en est-il de Dieu, également très présent dans vos poèmes ?
J’ai été élevée par une mère qui a quitté le catholicisme pour épouser mon père luthérien. Nous allions à la messe tous les dimanches. N’étant pas une bonne personne, je me sentais terrible de vivre dans le péché. C’est pourquoi, je priais constamment. Cela me semblait terrifiant de dire que je ne croyais pas en Dieu.

Pourquoi la violence et la cruauté sont-ils si présents dans vos livres ou recueils ?
Je l’ignore, mais c’est probablement lié à ma famille. On y évoquait constamment des horreurs, des crimes et des thrillers. Ma mère était tellement obsédée par “L’Exorciste”, que je rêvais de l’enfermer dans le coffre de la voiture (rires). A l’instar de ma famille, il existait de multiples crimes et événements inquiétants dans la ville, où j’ai grandie. Peut-être est-ce inhérent aux banlieues… 

Si « nous vivons tous dans une cage immense », quelle est notre échappatoire ?
Je ne pense pas que ce soit le cas. Tout est si mystérieux… C’est déjà si étrange de naître dans ce monde. Voilà pourquoi cela me paraît essentiel de donner du sens à l’expliquable. J’aurais adoré savoir pouquoi je suis là et où j’irai après, mais l’existence demeure énigmatique. Écrire est ma façon d’y réfléchir et de saisir mon inconscient, mon esprit et ma mémoire. Alors que ma poésie est à l’écoute de ces parts inconnues, ma fiction entend plutôt d’autres voix, qui viennent à moi.  

Vous percevez-vous comme une poétesse américaine ?
Je n’ai pas la choix, même si j’avoue que je ne songe point à ma nationalité. Après tout, on est tous des migrants. Il est pourtant vrai que je suis clairement du Midwest. Une région, dans laquelle j’ancre souvent mes écrits. Ces derniers ont beaucoup souffert du confinement. Je pense que c’est aussi lié à l’année électorale éprouvante, que nous avons connue. Ce climat anxieux – renforcé par la peur du Covid – a rendu les gens parano. Il a, par ailleurs, contribué à diviser les gens et les familles. J’ai été très affectée par les années Trump, parce qu’avec lui, le gouvernement est entré de manière abusive dans nos existences. Soudain, je me suis sentie contrôlée, alors que l’écriture exige une grande liberté.

Est-elle votre plus grand trésor ?
Pas du tout ! L’écriture n’est ni un trésor ni une bénédiction. J’aurais préféré être photographe ou musicienne, mais c’est devenue une habitude depuis si longtemps. Qui serai-je si j’arrêtais d’écrire ? Une image de moi me revient soudain ; celle d’une femme follement désespérée qui passait des heures entières à écrire, à la bibliothèque, car elle aimait tellement cela. Publier mon premier recueil de poésie, à 30 ans, était un signe de Dieu que je devais poursuivre pour devenir un meilleur écrivain. Je n’ai pas le don d’écrire, mais ma plume m’aide à vivre. Mon fils, mon mari, ma famille et mon chat sont mes trésors. C’est d’ailleurs l’amour qui me rend vivante. 

Un entretien réalisé par Kerenn Elkaïm.
Des portraits réalisés par Jean-Luc Bertini.

Laura Kasischke, Où sont-ils maintenant – Anthologie personnelle (Gallimard).

Traduit de l’anglais par Sylvie Doizelet

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