Le portrait augmenté, avec Isabelle Pandazopoulos : « Je voulais aussi raconter la société d’aujourd’hui »

©Francesca Mantovani/Editions Gallimard
Quand le lecteur rencontre le personnage principal de « L’honneur de Zakarya » (éd. Gallimard Jeunesse), le nouveau roman d’Isabelle Pandazopoulos, il est en prison accusé d’avoir commis un meurtre. Zakarya a 20 ans, il clame son innocence mais reste muré dans son silence… Pourquoi ? Voici le temps de son procès : les vérités s’expriment, les récits se percutent et les regards se multiplient. Rencontre avec la romancière pour une plongée dans son travail d’écriture.

par Raphaële Botte.

L’honneur de Zakarya est un roman noir. Pour quelles raisons, êtes-vous allée vers ce genre littéraire ?
Parce qu’il permet d’aborder des questions sociales qui me tiennent à cœur. Je voulais sortir du roman d’apprentissage comme l’étaient mes deux derniers romans. Je voulais quelque chose de plus sombre, je voulais aussi raconter la société d’aujourd’hui sans être démonstrative. 

Quel est son “terreau”, où en avez-vous puisé l’origine ?
Le thème des procès et de la prison me passionne depuis longtemps. Je lis énormément de presse autour de la justice, des comptes rendus d’audience. J’ai évidemment suivi de très près tout ce qui concerne le procès du 13 novembre 2015. 

Qu’est-ce qui vous inspire dans ces articles ?
Je vais vous répondre avec l’exemple d’un compte rendu d’audience suite à une prise de parole du terroriste Salah Abdeslam. Personne ne l’a interprétée de la même façon : un journaliste le percevait comme un manipulateur, un autre évoquait l’émotion provoquée par ses mots…  C’est ça un procès : il n’y a pas de vérité, il y une interprétation des faits et la reconstruction d’un récit de vie. C’est exactement cela qui a guidé ce livre. 

Où se loge le romanesque ?
Je me souviens d’une histoire d’un bébé secoué et de sa maman qui avait acheté une paire de chaussures rouges à talons. Ce geste, qui en soit n’a pas de sens, a fait d’elle une coupable à l’aune des préjugés sociaux, des stéréotypes de ce qu’une femme doit être. Pour moi, ça, c’est romanesque. Et puis, la forme même d’un procès l’est avec son aspect spectaculaire, le décorum, les tenues des magistrats et des avocats… La loi s’y incarne pour comprendre l’humain et ses ombres. De tout cela est né le roman de Zakarya. 

« J’ai écrit ce roman à la campagne, pendant le confinement. C’est un endroit entouré de champs et de vaches. Je travaille dans la même pièce que mon mari sur un grand bureau avec une vue sur le jardin et la cheminée. Et un mauvais réseau téléphonique ! » ©Isabelle Pandazopoulos


Quelle a été la part de documentation ?
Importante ! Elle me conforte sur ce que je vais écrire et déclenche l’imaginaire. Elle me permet d’être plus juste comme on dit d’une note qu’elle est juste. Sur de tels sujets, c’est presque une obligation morale d’être au plus près. J’ai aussi puisé dans mes souvenirs de la prison car j’y ai fait des ateliers d’écriture.  J’ai assisté à deux procès d’assises dont celui d’une jeune fille accusée du meurtre de sa grand-tante. Cela a été un choc terrible mais ça m’a également donné des informations techniques sur la place des jurés, etc. et m’a permis d’observer des détails révélateurs. Par exemple, personne ne regardait l’accusée… 

Vous noircissez les pages de carnets. Que contiennent-ils ?
Je prends beaucoup de notes quand je me documente. Des idées me viennent et petit à petit, je me raconte l’histoire et je constitue une trame très grossière. Ensuite, au cours de l’écriture, les carnets me servent quand je suis bloquée. J’écris alors un peu en écriture automatique pour me débloquer. 

La construction narrative de ce roman est très aboutie. On va du passé plus ou moins lointain au présent et les scènes sont introduites par des lieux. Pour quelles raisons ?
C’est une manière de situer Zakarya socialement dans son parcours. La campagne, le dix-neuvième arrondissement, la cité, la prison… Ce sont des lieux qui enferment car ils déterminent socialement. 

En commençant à écrire, aviez-vous le sentiment de déjà bien connaître votre personnage ?
Oui, j’ai l’impression. Je ne fais pourtant jamais de liste de caractéristiques. Pour moi, les personnages arrivent et Zakarya m’est arrivé sans père et avec une histoire d’exil. C’est une des raisons pour lesquelles je voulais pour lui un prénom qui puisse être de plusieurs origines. Il peut être juif, maghrébin, ou d’ailleurs…  On ne peut pas le déterminer. C’est à l’image du sentiment de décalage permanent chez lui. Il est toujours à contre-pied. 

Vous parlez avec beaucoup de tendresse de Zakarya. Quel rapport entretenez-vous avec ce personnage ?
Je le trouve admirable et j’ai envie de le protéger. J’ai envie qu’on l’aime, qu’on ait envie de le sauver même si son choix de ne pas parler est incompréhensible.

Ce texte commence par une scène inaugurale très forte, écrite en italique…
Je l’ai écrite une fois l’histoire terminée. Cela me vient de ma passion pour Joyce Carol Oates. Pour moi, elle est une des plus grandes romancières du XXe siècle et sa façon d’utiliser les italiques est passionnante. Elle y exprime le flux de la conscience. Dans ces moments, subitement, le lecteur se retrouve au plus près de l’intimité d’un personnage. C’est pour cela que j’ai utilisé l’italique pour deux moments précis du passé. 

Pourquoi avoir choisi de mettre une phrase de Hannah Arendt en exergue ?
Je suis tombée sur cette phrase, j’ai pensé avoir trouvé la clé de mon livre. Disons que c’est comme en contrepoint en musique, comme si les mots allaient résonner pendant la lecture… Tout le mystère du livre est là.

« … contre la chaotique incertitude de l’avenir, le remède se trouve dans la faculté de faire et de tenir des promesses. (…) Si nous n’étions liés par des promesses, nous serions incapables de conserver nos identités ; condamnés à errer sans force et sans but, chacun dans les ténèbres d’un cœur solitaire. »
(« Condition de l’homme moderne », Hannah Arendt)

 

En images

« Le photographe Maxence Rifflet a passé sept ans à travailler sur les prisons. Ses images m’inspirent et me révoltent… L’une montre une cellule pour neuf personnes avec ces quatre chaises autour de la table, par exemple. Il y a aussi une photo de la prison de Rouen où je situe l’incarcération de Zakarya. » (« Nos prisons », Maxence Rifflet, éd. Le Point du jour, 2022.) ©R.Botte
« Avec mon éditrice, nous nous sommes échangées de nombreuses listes de titres avant de trouver le définitif. » ©R.Botte
« J’ai été associée au choix de la couverture. Comment représenter Zakarya ? J’ai fini par choisir cette photo (la plus à droite) car j’aimais le jeu entre l’ombre et la lumière et le fait qu’il soit nu. » ©R.Botte
« Voici une partie de ma documentation dont des textes extrêmement engagés. « L’Envolée» est un journal réalisé, entre autres, par d’ex-prisonniers.e.s et des proches de prisonnier.e.s. « Dehors/Dedans » est publié par l’Observatoire International des Prisons. » ©R.Botte


Un entretien réalisé par Raphaële Botte
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Le livre
/L’honneur de Zakarya, éd. Gallimard Jeunesse, Coll. Scripto, 2022
À partir de 15 ans.

L’auteure / Isabelle Pandazopoulos
Isabelle Pandazopoulos a publié des romans pour les ados et des récits de mythologie. Elle a longtemps enseigné dans des zones dites difficiles avant de se spécialiser auprès d’adolescents décrocheurs puis d’élèves en situation de handicap mental. Depuis quelques années, elle consacre son temps à l’écriture. Elle aime Paris à la folie mais pas autant que sa datcha du Bazois où elle écrit ses livres.

La bibliographie sélective /
La Décision, éd. Gallimard Jeunesse, 2013.
Trois filles en colère, éd. Gallimard Jeunesse, 2017.
Demandez-leur la lune, éd. Gallimard Jeunesse, 2020.
Parler comme tu respires, éd. Rageot, 2021.

Retrouvez tous les livres de l’auteure sur Chez mon libraire.

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