Paul Auster : « Toute mon œuvre se situe sur le fil du rasoir »

©Jean-Luc Bertini
L’écrivain américain, Paul Auster, revient avec la biographie fascinante de Stephen Crane. Il s’est laissé happer par ce poète, auteur et journaliste méconnu, qui a laissé une œuvre impressionnante à seulement 28 ans. Rencontre avec deux géants ultra sensibles.

par Kerenn Elkaïm.

Sur le globe terrestre, Newark n’incarne qu’un petit point. C’est pourtant dans cette ville du New Jersey que sont nés Allen Ginsberg, Philip Roth, Stephen Crane ou Paul Auster. « C’est juste un heureux hasard », s’en amuse ce dernier. De sa voix grave et suave, l’ancien traducteur de Mallarmé soutient qu’on « ne peut entrer dans la peau d’un autre, mais l’appareil neurologique de Crane devait être hors-norme. » C’est pourquoi, Auster s’y est immergé à bras le corps. Ce poète, journaliste et écrivain méconnu (1871-1900) était une « étoile filante d’une rare précocité. Son œuvre n’a pas vieilli. » Paul découvre son roman phare “L’insigne rouge du courage”, quand il est écolier. Ce texte « né du désespoir » ne l’a jamais quitté. De là à imaginer qu’il allait lui consacrer un pavé aussi obssessionnel que passionnant… « J’ai fini ce livre un mois avant le confinement. C’était étrange de rester plongé dans l’univers de Crane, alors que le monde entier était confronté à cette ère particulière du Covid. » Au-delà de la biographie de cet aventurier, voué à l’écriture et à la vie, on découvre une œuvre foisonnante, que Paul Auster analyse de fond en comble. Une façon de s’interroger sur les affres de sa plume, son pays contradictoire et son histoire personnelle.

Stephen Crane est entré dans votre vie, alors que vous aviez quinze ans. Pourquoi ne vous a-t-il jamais quitté
Je l’ai effectivement lu quand j’étais à l’école. Son roman “L’insigne rouge du courage” a constitué un tel choc, que je n’ai cessé de revenir vers sa prose, tout au long de ma vie. Lorsque j’ai replongé dans son œuvre, cinquante ans plus tard, j’ai été profondément saisi par son originalité et sa force. Pas étonnant qu’il m’ait marqué autant que Hemingway. Ces deux écrivains, qui s’admiraient mutuellement, ont influencé ma plume. L’écriture de “4321” m’a pris une telle énergie, que je n’avais plus envie d’imaginer une fiction aussi dense. C’est là que m’est venue l’idée de consacrer un petit ouvrage à Stephen Crane, mais en découvrant sa vie aventureuse et la complexité de sa personnalité, je me suis senti possédé. L’envie de le comprendre et de le portraiturer, à travers ses multiples écrits, s’est imposée. De là à croire que j’étais reparti pour 1000 pages (rires)… Outre son existence, je tenais à analyser son œuvre. J’admire particulièrement son flux métaphorique magnifique, l’exacerbation de ses sens, sa fiction extraordinaire ou son excellence. Dire qu’il est mort à seulement 28 ans. La plupart des écrivains en sont à peine aux balbutiements de leur travail, alors que la plume prolifique (plus de trois mille écrits) de Crane se déployait déjà sous de multiples formes (poèmes, articles, romans). 

Vous estimez « qu’il y a beaucoup à admirer en Crane – en tant qu’artiste et en tant qu’homme – notamment son engagement féroce dans l’écriture. » Celui-ci est né très tôt chez lui, qu’en est-il du vôtre ?
Il n’y avait guère d’universitaires dans ma famille, si ce n’est l’un de mes oncles. Diplômé à 21 ans, ce Wönderkind était poète, écrivain et traducteur de l’italien. Ce mentor m’a ouvert de nombreuses portes, y compris celles de la traduction. J’ai aimé lire dès l’âge de huit ans. Au départ, je me suis lancé dans de petits poèmes et des histoires, qui me semblent désormais terriblement mauvaises. Je me revois à 9 ans, confronté au premier jour du printemps, après un hiver bien rude. Inspiré, j’ai acheté un carnet et un stylo pour écrire ce que je pouvais ressentir. L’écriture permet justement de se sentir d’avantage connecté à ce monde compliqué. C’est si excitant de sortir de soi pour le regarder, les yeux grand ouverts. Crane possédait d’emblée cet incroyable don.

En quoi son enfance est-elle déterminante pour l’homme et l’écrivain, qu’il est devenu ?
Brillant, Crane savait lire dès l’âge de 4 ans. Son cerveau, turbulent et instable, l’a cependant encouragé à faire souvent l’école buissonière. La mort de son père a été dévastatrice. Il n’avait que 8 ans, mais ça a brisé sa confiance en Dieu. Ce garçon, élevé dans un milieu très pieux, s’est soudain transformé en bad boy rebelle. La folie de sa mère n’a guère arrangé les choses. Fasciné par la guerre, Crane estimait qu’il s’agissait de l’ultime test quant à la nature humaine. Elle ne pouvait que se révéler dans sa monstruosité ou sa vérité. Celle de Stephen est ancrée dans une empathie, presque féminine, à l’égard de la souffrance d’autrui. 

©Jean-Luc Bertini

Cette biographie se nomme “Burning Boy”, qu’est-ce qui a fini par le consumer ?
La passion qui l’animait et la quête de vérité. Sans parler du manque d’argent pathologique, qui l’a ruiné. Son double, Cora n’a pas pu le sauver, malgré tout l’amour qu’elle éprouvait pour lui. Cette femme exceptionnelle, passionnée et intelligente ne correspondait pas aux canons de beauté, mais elle possédait une bonté profonde. Elle aussi est morte jeune, à 45 ans.

A leur époque, la littéraire semblait bien gentillette, mais Stephen Crane aspirait à dire quelque chose. Je le perçois d’ailleurs comme le premier écrivain américain du XXè siècle, qui nous invite à regarder ailleurs. S’il a décrit New York comme personne, il a connu tant de géographies, de cultures et de réalités différentes, c’est vivifiant. Intrigué par le fossé entre riches et pauvres, il était persuadé que la vérité se situait dans les classes sociales les plus basses. Cette attraction pour les pauvres l’a poussé à donner une voix aux invisibles. Il y a une telle énergie dans la personnalité et l’écriture de cet auteur malléable. Crane nous invitait déjà à être vigilents si on veut vivre en démocratie. Tout comme lui, la littérature moderne nous parle des gens ordinaires. Je trouve cela magnifique car ça produit une pensée démocratique, essentielle en cette ère toujours menacée par Donald Trump et ses nombreux admirateurs.

Mêms si Stephen Crane était « un outsider par choix », en quoi reste-t-il profondément Américain ?
Comme il a grandi ici, ça reste viscéralement son pays. C’est pourquoi la plupart de ses écrits sont inspirés par sa terre natale. Crane était d’ailleurs fier de ses ancêtres, qui faisaient partie des fondateurs. Aussi devrait-il faire partie des « insiders », mais je reste persuadé que tous les écrivains possèdent un exil intérieur. Contairement à lui, je n’ai jamais été « un vrai Américain » aux yeux des autres. Ce statut particulier – lié à ma judéïté – permet de voir le monde autrement.  Etre des outsiders transforme les gens comme Crane et moi en artistes. 

Comment le héros de ces pages évolue-t-il entre la vie, l’amour et la mort ?
Stephen Crane se savait maudit dès son plus jeune âge. Il sentait qu’il allait quitter le monde prématurément, aussi faisait-il preuve d’un côté inconscient et d’une certaine prise de risques. Peut-être que cela dit quelque chose de moi… Bien que n’étant pas suicidaire, je peux avoir des phases dépressives, qui peuvent parfois transparaître dans mon écriture. Toute mon œuvre se situe sur le fil du rasoir. Crane naviguait entre les extrêmes. Il avait une part sombre, mais cet homme sensible vivait aussi une grande histoire d’amour avec Cora. Cette femme, si audacieuse pour son époque, était incroyablement libre. J’ai la chance d’avoir également un être lumineux dans ma vie, mon épouse l’écrivain Siri Hustvedt. Dire que j’ai déjà 74 ans ! Voilà pourquoi cette biographie exprime l’admiration d’un écrivain âgé pour un jeune auteur. J’aimerais continuer à écrire, mais seul Russel Banks réussit ce défi après 80 printemps. Il me semble impossible d’être heureux tout le temps. C’est précisément cela qui nous rend humain.

Un entretien réalisé par Kerenn Elkaïm.
Des portraits réalisés par Jean-Luc Bertini.


Paul Auster, Burning Boy – Vie et œuvre de Stephen Crane (Actes Sud).
Traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut.

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