Sacha Filipenko : « Les livres sont dangereux car ils racontent une vérité »

©Diogenes Verlag
Sacha Filipenko est à fleur de peau. Exilé, l’auteur biélorusse n’en demeure pas moins engagé. Son roman prémonitoire nous plonge au sein d’un pays endormi, qui a clairement besoin de s’éveiller à la démocratie et la liberté.

par Kerenn Elkaïm.

Alors que la guerre fait rage en Ukraine, un autre pays subit discrètement les ravages d’un dictateur complice. La Biélorussie voisine semble faire moins de bruit, mais tout le monde y retient son souffle. Alexandre Loukachenko y règne impunément en opprimant la liberté d’expression et d’autres droits fondamentaux. Le peuple grogne, mais le pouvoir et le soutien inconditionnel de leur président, à Poutine, l’emporte pour l’instant. Sacha Filipenko s’en désole. Il a quitté sa terre natale à 21 ans, pour étudier en Russie. Mais sa plume-poignard – aux résonances satiriques – l’a obligé à s’exiler il y a deux ans. Un déchirement… Nous le rencontrons dans une fabuleuse résidence d’auteurs à l’étranger. « C’est un magnifique lieu pour écrire, mais je rêve de rentrer à la maison. » D’autant que ses parents, restés à Minsk, subissent la pression pour qu’il cesse ses activités journalistiques et littéraires. Or c’est plus fort que lui. Son roman « Un fils perdu » témoigne de cette volonté visionnaire de secouer son pays. Suite à une bousculade, son héros, Francysk, y tombe dans un coma profond. Seule sa babouchka reste à ses côtés pour lui insuffler l’amour, l’espoir et la possibilité d’une métamorphose. Une leçon à laquelle Filipenko désire s’accrocher. Méfiez-vous de son air de Tintin, ce bout-en-train camoufle un écrivain audacieux.

On dit que l’enfance est fondatrice, si oui, que reste-t-il de la vôtre ?
J’ai l’impression d’avoir eu une belle enfance, malgré les nombreux problèmes à domicile. Mes parents se disputaient souvent à cause de l’alcool, mais à l’école, je cachais cela soigneusement en étant l’éternel farceur. A force de paraître rigolo, je suis devenu optimiste. L’école me semblait tellement plus joyeuse que la maison. Les livres étaient omniprésents dans cette dernière. Je les ai toujours respectés, d’autant qu’ils étaient littéralement enrichissants, puisque ma grand-mère cachait son argent dans les ouvrages de Tolstoï ou Dostoïevsky (rires). J’ai vécu avec elle dès l’âge de 10 ans car la relation avec mes parents était compliquée. Ainsi, elle est devenue un personnage clé de ma vie et de ce roman, qui lui est dédié. Si j’avais été dans la situation de mon héros, elle aurait tout fait pour me sauver et sortir notre pays du coma.

Quel souvenir gardez-vous de la chute de l’URSS, en 1991 ?
Je me rappelle très bien de cet événement, quand j’avais 7 ans. On était en vacances, en Estonie, juste avant le retour à l’école. L’ambiance était digne d’un tremblement de terre. Mon père s’est exclamé : « Les nôtres ont gagné ! » Il a filmé ma rentrée des classes, en ce 1è septembre, alors que l’URSS n’existait plus. Je me percevais en dernier enfant soviétique.

Parfois, ce sont les rêves qui s’effondrent. Comment avez-vous évolué de la musique vers le journalisme ?
Au départ, c’est la musique qui m’a sauvé, mais devenir musicien était le rêve de ma grand-mère. J’étais doué en violoncelle, or je refusais d’entrer au Conservatoire, alors j’ai présenté une feuille blanche à l’examen de solfège. C’est alors, que je suis parti étudier la philosophie à Minsk et la littérature à Saint-Pétersbourg.  Je suis ensuite entré à la télévision indépendante russe, Dojd (ndlr. fermée de force), au sein d’une émission satirique, où j’écrivais des blagues. La Russie étant un grand pays – doté de fuseaux horaires différents – mes drôleries étaient coupées avant d’atteindre Moscou. En dépit de la censure, je me suis amusé à imaginer un dessin animé politique, dans lequel la tête de Poutine était tiraillée entre ange et démon. 

En quoi les livres constituent-ils aussi une menace pour les dictateurs ?
Les livres peuvent être dangereux, dans un régime dictatorial, parce qu’ils racontent une vérité. Aujourd’hui, certains d’entre eux sont interdits en Biélorussie, dont le mien. Ma plus belle récompense ? Savoir qu’il est lu, en secret, en prison. Ce roman-ci a été écrit en 2014, mais il décrit hélas ce qui se passe en Biélorussie, depuis la réélection de Loukachenko en 2020.

Vous citez la chanson de Liavon Volski : « Si tu inventais la terre, Si tu inventais ta vie, Si tu t’inventais toi-même. » Ecrire est-ce une façon de vous réinventer ?
C’est une thérapie. Témoin de nombreux événements, j’ai voulu faire une photographie de mon époque, en Biélorussie. Dans la littérature de mon pays, il est difficile de ne pas parler politique. L’amour passe, mais les prisonniers politiques restent. On ne peut pourtant pas inventer quelque chose de plus fort que la vie. Les romans nous sortent de la réalité, mais la grande littérature proustienne est celle qui nous plonge au cœur du ressenti. Elle naît du vécu, or les écrivains biélorusses tendent à décrire le réel. En tant qu’auteur, je ne définis pas mon identité par rapport à mon pays. Disons que je suis un citoyen biélorusse, écrivant en russe, mais cette langue n’appartient pas qu’à la Russie. Ma terre natale est un pays européen et cela me réjouit d’être traduit en dix langues.

Le Prix Nobel, Svetlana Alexievitch, estime que « si on veut entrer dans la tête de la Russie jeune et moderne, lisez Filipenko. » Qu’en pensez-vous ?
La Biélorussie s’est perdue et égarée, or on doit la distinguer de la Russie qui souffre d’un complexe post-impérial, alimenté par Poutine. Il a perdu tout lien avec la réalité… Alors qu’il semble éternellement tourné vers le passé, il ne fait rien de nouveau. Quelle tragédie. D’autant que j’aime vraiment la Russie, mais pas son gouvernement actuel. C’est là que j’ai rencontré ma femme, là que notre fils est né. 

Vos héros soutiennent que la Biélorussie est « un concept géographique, pas une Nation. Nous sommes un autre pays, nous sommes un autre peuple. Ici, c’est à nous de décider comment nous devons vivre et causer. » Pourquoi est-ce impossible depuis l’avènement d’Alexandre Loukachenko ?
Poutine considère que la Biélorussie fait partie intégrante de la Russie, or nous incarnons un autre pays avec d’autres valeurs. Cela fait des années que nous sommes pourtant trop proches de la Russie. Cette position se vérifie d’ailleurs dans la guerre en Ukraine. A l’instar de mon héros, ma terre natale a sombré dans le coma… Le titre original de mon roman est « L’ex-fils », un terme qui qualifie bien mon ressenti vis-à-vis de ma famille ou mon pays. Je l’ai écrit pour raconter ce double arrachement. En soutenant Poutine, la Biélorussie montre à quel point elle s’est perdue, endormie. Beaucoup de gens sont descendus dans la rue pour protester contre Loukachenko ou Poutine. Ces deux présidents ne se battent pas contre nous, mais contre le temps. Même si je ne verrai peut-être pas ce moment, je suis sûr qu’un jour, la Biélorussie sera pleinement indépendante.

Qu’attendez-vous dès lors de l’Europe ?
Plus rien… L’Europe est prête à illuminer ses bâtiments, en bleu et jaune, elle craint cependant de « rayer sa voiture ». Elle ressemble à un loup édenté, qui aboie, mais ne mord pas. J’estime qu’elle devrait non seulement entendre la souffrance ukrainienne, mais réellement se mouiller pour venir en aide au peuple. Les gens pensent que leur liberté est un privilège, or tant de pays n’y ont pas droit.

Espérez-vous éveiller le vôtre grâce à la littérature ?
Je ne suis pas sûre que la Biélorussie ait besoin d’une renaissance. Elle doit plutôt se battre pour ses droits et ses libertés élémentaires. Cela vous semblera idéaliste, voire difficile, mais le monde entier devrait préserver ces valeurs. Voyez à quel point les mouvements populistes sont à nouveau populaires. Il faudrait aussi repenser les règles journalistiques, comme celles liées à la chaîne russe RT, qui n’est qu’un outil de propagande. J’ignore si un roman peut réveiller les consciences, mais il aide les gens à s’ouvrir. Chaque livre est comme un petit fragment pouvant jouer ce rôle. Vivement que ce soit aussi le cas du mien.

Vous écrivez qu’on peut « endurer, souffrir beaucoup, on ne doit jamais se laisser transformer en quelqu’un d’autre. » En quoi êtes-vous toujours resté fidèle à vous-même ?
J’essaye de changer pour devenir meilleur, or certaines choses n’évoluent pas. A l’école, je me disputais avec les profs, maintenant c’est avec Poutine ou Loukachenko. Le prix de cette contestation ou de l’immigration me semble toutefois très élevé. J’ai perdu ma maison, ma femme Russe ne peut plus se rendre auprès des siens et notre fils de 10 ans est déscolarisé. Depuis deux ans, on ne sait plus de quoi notre avenir sera fait. Où se situe ma demeure ? Probablement à l’intérieur de moi. Je comprends tellement les Ukrainiens qui perdent leur foyer. Ça a été mon cas plusieurs fois. Croyez-moi, il ne s’agit pas d’un choix, sinon je n’aurais pas écrit mes livres. En prenant la plume, journalistique ou romanesque, on ignore les conséquences de nos écrits. J’avoue que même dans ce lieu paisible, il m’est impossible de ne pas songer à mes amis emprisonnés. La culpabilité me ronge, tant ce calme est à l’opposé de la guerre. Impossible de jouir de la beauté ou de vivre normalement. Ces deux années d’exil m’ont épuisé, mais comment me plaindre, alors que je suis privilégié ? Je crois encore aux miracles, tel que l’amour entre la Biélorussie et l’Ukraine. Côté privé, je rêve d’une maison avec ma famille et un chien (rires).

Pourquoi continuez-vous à privilégier l’humour ?
Parce qu’il me sauve de tout. C’est mon gilet pare balles ! Si je renonce à faire des blagues, je risque de devenir fou. Difficile toutefois d’écrire un livre drôlatique. Le rire me semble salvateur pour affronter la dureté de la vie, or cela ne plaît pas toujours à ma femme. Je crains que mon fils soit comme moi. Que voulez-vous, l’humour est héréditaire. J’assume ! 

Un entretien réalisé par Kerenn Elkaïm.


Sacha Filipenko, Un fils perdu (Noir sur Blanc)
traduit par Paul Lequesne.

À retrouver chez mon libraire.

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