Zeruya Shalev : « C’est l’écriture qui m’a choisie »

Zeruya Shalev©Jonathan Bloom
Zeruya Shalev©Jonathan Bloom
Prix Femina étranger, Zeruya Shalev choisit de revenir aux racines de son pays. Ce moment-clef, où Israël a traversé diverses épreuves avant de connaître l’indépendance. Mais qui sont les êtres qui l’ont constitué et quelles en sont les répercussions sur les générations d’aujourd’hui ? Une puissante histoire d’amour, d’idéologie et de vie.

par Kerenn Elkaïm.

Il y a un tel contraste entre la douceur apaisante de Zeruya Shalev et la violence des sentiments, qui traversent ses romans et ses personnages tourmentés. L’auteure de « Vie amoureuse », « Mari et femme », « Douleur » ou « Ce qui reste de nos vies » revient avec un nouveau livre bouleversant, « Stupeur ». Celle qui saisit deux femmes qui à priori ne se connaissent pas, mais elles sont unies par un même homme, Mano. L’histoire s’ouvre sur lui et sa fille Atara, alors qu’il sombre peu à peu dans les bras de Thanatos. Pourquoi la confond-il avec Rachel, sa première épouse brusquement disparue ? En quête de réponses, Atara décide de la retrouver pour la confronter à sa vérité intérieure. C’est là qu’elle va découvrir des pans méconnus de sa terre natale, Israël. Une façon de plonger au sein des mouvements juifs clandestins, dont les membres ont donné leur vie à ce pays. Rachel et Mano s’aimaient à la folie, mais la guerre ambiante a volé leurs illusions. Cela renvoie Atara à sa propre relation avec son mari, Alex. Le poids de l’amour se heurte brusquement à celui du passé. Même si on souhaite, à tout prix, se préserver des secousses environnantes, elles finissent forcément par se frayer un chemin dans les âmes et les cœurs humains.

Si « le destin ne peut trahir puisqu’il ne promet jamais rien », était-ce votre destin de devenir écrivain ?
C’est magnifique comme question, mais je n’y avais jamais pensé (rires). Enfant, je me voyais plutôt devenir psychologue. L’écriture n’était qu’un passe-temps, alors il m’a fallu attendre longtemps pour admettre que ça pouvait devenir une véritable voie professionnelle. Pourtant, j’ai commencé si jeune, que cela me semble aussi naturelle que la respiration. Je n’ai pas sciemment opté pour ce destin, c’est clairement lui qui m’a choisie. Quand je débute un roman, j’ignore ce qui va se produire. C’est comme une première fois à chaque fois. Comment savoir si je vais le finir ? Cela me semble de plus en plus dur… Tant le destin que l’écriture ne renferment aucune promesse. Ils requièrent beaucoup de travail, d’effort et de patience. Toutes ces années d’écriture sont si solitaires. Parfois, c’est joyeux, mais il m’arrive de ne plus savoir si ça a du sens ou non.

En tant qu’auteure, vous percevez-vous comme une « sorte d’émissaire de la mémoire, voué à ce travail, lent et modeste, de conservation où il est impératif de laisser une place à ceux qui nous ont précédés » ?
J’aime beaucoup cette idée, c’est pourquoi je vais vous donner une réponse autobiographique. Au cours de notre enfance, mes parents nous ont raconté plein d’histoires de leur passé romantique et traumatique. Tous deux ont connu un grand amour avant de se rencontrer. C’est parce que leurs amoureux respectifs sont décédés prématurément, que mon frère et moi sommes devenus le fruit de leur union inattendue. Les histoires passées m’ont toujours passionnée, parce que je conçois l’impact qu’elles ont eu sur nos vies. Mais le fait d’être issue du peuple juif et d’Israël fait qu’ici, nous sommes très liés à l’Histoire. Ainsi, je me sens en harmonie avec cette désignation « d’émissaire de la mémoire ». Cela ne signifie guère que l’écriture répare quoi que ce soit, y compris en moi. Au contraire, ce livre m’a presque tuée ! Loin d’être apaisant, il reflète mes doutes et mes luttes.

Vous écrivez que « un être humain, ce n’est pas comme un bâtiment, impossible de le restaurer. Impossible de remonter à son origine. » Alors pourquoi remontez-vous ici aux origines de votre pays, Israël ?
La littérature représente précisément l’outil qui permet d’examiner la complexité du passé, sans le juger. Ecrire sur le passé douloureux de ce pays contribue à le regarder autrement. Le processus d’écriture me paraît toutefois plus que jamais inconscient et mystérieux, puisque les pionniers de ce pays sont venus à moi sans que je les invite. Ils nous transmettent une histoire qui est rarement racontée. Celle des résistants underground qui ont tant souffert pour que cet Etat puisse exister. La naissance d’Israël reste un miracle, or on semble avoir oublié ces jeunes gens, parfois extrémistes, qui y ont perdu la vie. J’ai voulu comprendre ces fortes personnalités, comme Rachel, qui se sont totalement vouées à cette cause, au lieu de donner la priorité à l’Amour. C’est fascinant, d’autant que cette femme me semble si éloignée de moi. Voilà pourquoi, j’ai dû travailler ardemment pour lui donner vie. Mais loin de parler uniquement du passé, ce roman reflète intensément les ruptures, les cassures et les failles de la société israélienne actuelle. On voit tant de dégâts aujourd’hui… Le monde laïque s’y oppose plus que jamais au monde religieux. Et ce sont encore et toujours nos enfants qui payent un prix élevé à l’armée. Rachel a également sacrifié sa vie pour cette terre, or ses enfants semblent complètement divisés. On sent tellement de tensions en Israël actuellement, personne ne sait comment tout cela se terminera. C’est comme si nous avions perdu un sentiment d’appartenance, qu’on retrouve désormais dans les manifestations qui secouent quotidiennement le pays. La situation politique semble désastreuse, mais les gens se mobilisent contre le gouvernement, afin que la démocratie soit restaurée. Vivement qu’on revienne à l’énergie commune qui nous animait en 1948, lors de l’indépendance d’Israël.

A l’instar de vos personnages, vous estimez que « la réalité politique est présente dans chaque génération et chaque existence. » Pourquoi a-t-elle mis longtemps à pénétrer vos romans ?
J’avoue que ce fut un longue bataille… Au début, j’étais si têtue que je refusais obstinément de lui laisser la moindre place, parce que j’avais peur d’être stigmatisée « écrivain politique ». Ceci explique que mes premiers romans sont principalement centrés sur la cellule familiale et conjugale. Mais avec les années et l’attaque terroriste dont j’ai été victime, il n’était plus possible de fermer la porte à cette réalité politique, qui s’immisce dans tous les aspects de nos vies. Rachel en est le parfait exemple, puisque l’Histoire de notre pays s’interfère constamment avec celle de sa grande histoire d’amour. Ce n’est qu’à la fin de son existence, que cette révolutionnaire prend conscience que rien ne justifie cela. Aussi a-t-elle payé un prix bien trop élevé face aux événements politiques et historiques. Aujourd’hui, on semble moins idéologique qu’avant. La transmission me fascine parce que chaque génération sent des liens puissants avec ceux et celles qui l’ont précédée.

Vous soutenez que « l’Etat d’Israël survit, mais la famille se fragilise de plus en plus. » Pourquoi ?
Parce que la vie en Israël respire la peur, les tensions et l’insécurité. Tout cela surgit, tôt ou tard dans la famille ou le couple, que j’explore dans tous mes livres. Chacun de nous a perdu quelqu’un de proche dans une guerre ou un attentat. La famille israélienne est donc chaleureuse et triste car elle déborde d’anxiété. Etre enfant en Israël n’est pas facile. Moi-même, j’ai grandi dans la peur, lors de la guerre de 1967. Nous vivions près de la frontière jordanienne, alors je me revois courir dans les abris. C’est là, que j’ai écris mes premiers poèmes. Pendant la guerre de Kippour, j’étais volontaire à l’hôpital. J’ai toujours eu mes guerres intérieures, mais comme vous le voyez, elles sont imbibées d’angoisses extérieures, de distorsions politiques ou historiques.

L’amour est aussi central dans ce roman, à partir de quand faut-il admettre sa défaite ?
L’histoire d’amour d’Atara et d’Alex est à la fois belle et banale. Petit à petit, la vie la détruit, mais elle ne me semble pas aussi dramatique que celle de Rachel et Mano. On les suit tous dans leur côté dynamique et leur chute. Alors que leurs amours sont si fortes, elles s’avèrent peu à peu décevantes car elles possèdent leurs limites. On ne peut aimer quelqu’un que s’il nous est familier, mais cela n’empêche pas une lente implosion. Comme le réalise Atara, l’attraction et la déception viennent souvent ensemble. L’amour peut nous fragiliser car il réouvre les plaies de l’enfance, or il n’est hélas pas toujours possible de les guérir. Inversement, l’amour peut nous sauver, mais ce n’est pas constamment le cas.

Est-ce un roman autour des amours et des rêves brisés ?
Effectivement. J’avoue que je suis sans cesse attirée par des situations extrêmes. C’est probablement dû à l’enfance, lorsque mes parents évoquaient leurs amours mythiques, brisés de façon cruelle par la guerre. Rachel va également connaître une coupure nette, dans sa relation avec Mano. Elle, qui aspirait à une vie normale, va se retrouver embarquée dans la Guerre d’Indépendance, en 1948. Personne n’en sortira indemne… A travers ce roman, je montre justement que la vie privée peut être affectée par le monde extérieur. Le lien entre Rachel et la fille de Mano, Atara, ne peut rien réparer, mais il leur offre des pistes de reconnaissance et de consolation. Il faut parfois passer par des tunnels pour retrouver des formes de grâce.

Quels sont vos espoirs ?
Je fais partie, depuis longtemps, du mouvement « Women rage peace ». Il réunit des femmes israéliennes, palestiniennes, arabes ou bédouines. Au-delà du dialogue, nous avons façonné de vraies amitiés. Nous ne voyons hélas aucune amélioration dans l’évolution de notre pays, mais nous croyons, dur comme fer, que les femmes peuvent contribuer à la paix. Ce roman nous rappelle d’ailleurs qu’il ne faut jamais se décourager. L’avenir a beau paraître sombre, il ne faut pas abandonner l’espoir de croire en des jours meilleurs. Tous mes romans possèdent une lumière, à condition de faire preuve de patience.

Un entretien réalisé par Kerenn Elkaïm.
Photo : Jonathan Bloom

L’auteure : Zeruya Shalev
Née dans un kibboutz en Galilée, Zeruya Shalev fait des études bibliques. Elle vit à Jérusalem avec son troisième mari, l’écrivain Eyal Maged, leur fils et leurs enfants respectifs d’unions antérieures. Zeruya Shalev est éditrice aux éditions Keshet. Son premier roman, Dancing, Standing Still, publié sans succès en 1993, est suivi de Vie amoureuse (1997, traduit en 2000). Le livre, qui déclenche un vrai scandale en Israël, se retrouve en tête des classements, et obtient le Golden Book Prize de l’Union des éditeurs et le Ashman Prize. Il est traduit dans une quinzaine de langues. Mari et femme (2000-2002) remporte le même succès international. En France, le livre est sélectionné pour le prix Femina Étranger 2002 et est inclus dans la «Liste des 200 meilleurs livres de la décennie» de la Fnac. Mari et femme raconte, par le monologue intérieur de la narratrice, le naufrage d’un couple, posant la question de la tyrannie de l’amour et du bien-fondé du sacrifice. En 2005, Late Family, roman sur la désintégration et la reconstitution d’une famille, semble en grande partie basé sur les expériences personnelles de l’auteur. L’œuvre de Zeruya Shalev nous parle du monde intérieur émotionnel et toute référence politique y est absente. Outre des romans, Zeruya Shalev a également publié un recueil de poésie An Easy Target for Snipers (1989) ainsi qu’un livre pour enfants, Mama’s Best Boy (2001). L’éditrice reçoit le Femina du meilleur roman étranger en 2014 pour son livre Ce qui reste de nos vies, paru chez Gallimard.

Zeruya Shalev, Stupeur, 17 août 2023 (Éditions Gallimard)
Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

À retrouver chez mon libraire.

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